samedi 25 février 2012

Regard américain sur l’action culturelle française

Robert Rubin, président de la Fondation Centre Pompidou n’y va pas avec le dos de la cuiller dans le supplément culture & idées du Monde daté du 25 février 2012. Interrogé par Michel Guerrin, il déclare notamment : « l'endettement de la France est devenu tel que les musées et, au-delà, les institutions culturelles du pays sont fragilisés. Le modèle de l'engagement fort d'un Etat mécène s'effrite, on le voit bien. On demande aux lieux culturels de s'inspirer du modèle américain, de trouver de l'argent, mais sans avoir encore ni les armes, ni la mentalité, ni la culture pour y arriver ». « C'est donc l'Etat qui est fautif ? » interroge alors Michel Guerrin. Réponse de Robert Rubin : « en partie. Si l'Etat se désengage de la culture, il doit trouver des compensations. Il pourrait dire aux Français :  « on donne moins à la création et au patrimoine, mais nous vous prélevons moins d'impôts et en échange vous soutenez une action culturelle de votre choix ». Je doute que ce principe marche en France. L'Etat pourrait, comme aux Etats-Unis, alléger la fiscalité des riches afin qu'ils se fassent mécènes. Les riches américains ne sont pas plus généreux que les riches français, ils sont juste moins imposés ou, plus précisément, fiscalement encouragés à donner.  Mais, là encore, je ne vois pas l'Etat français prendre ce chemin. Cela dit, il y a aussi de l'arrogance à la tête des grands musées en France, des gens qui s'identifient à l'Etat tout-puissant et qui croient que tout leur est dû, comme si la crise ne devait pas avoir de prise sur eux et sur la culture ». Et de continuer avec un exemple : « il y a peu de temps, le Centre Pompidou m'a demandé où l'on pouvait trouver une oeuvre de Jeff Koons. C'est incroyable qu'il n'y ait aucune oeuvre de cet Américain dans les collections du Centre Pompidou alors qu'une exposition Koons a été présentée à Versailles en 2008. C'est à ce moment qu'il fallait intervenir pour qu'une de ses oeuvres reste en France. On a donné à Koons les clés de Versailles, on lui a fait une publicité énorme, son principal collectionneur américain, Eli Broad, était impliqué dans l'exposition, François Pinault, son collectionneur français, aussi, et le monde muséal français n'en a pas profité pour lui demander quelque chose en retour. C'est bien la France, ça. Les institutions sont si cloisonnées... »
Face à la crise, Robert Rubin considère qu’on devrait : « avoir le courage de dire : on fait moins de choses pour continuer à bien les faire. Pas mal d'universités américaines, après avoir perdu 30 % de leurs biens en 2008, ont pris des décisions pénibles mais intelligentes. Un musée français devrait concentrer ses efforts sur l'essentiel : imaginer des expositions de haut niveau, sans être tenu par la rentabilité. En plus d'une collection d'une extraordinaire richesse, le Centre Pompidou dispose de près de 30 conservateurs, pour la plupart excellents, afin de perpétuer ce modèle. Pourtant, la direction a payé très cher le rédacteur en chef de la revue Beaux-Arts pour qu'il soit co-commissaire de l'exposition Paris-Delhi-Bombay,  en 2011. Outre l'insulte aux conservateurs du Centre, l'exposition était médiocre, le nombre d'entrées peu significatif, et elle a coûté deux à trois fois le prix d'une exposition normale. Alain Seban, le président du Centre, a affaibli la crédibilité de l'institution avec ce projet marketing qui se positionnait dans la lignée de Paris-New York, Paris-Berlin et Paris-Moscou - expositions phares, aux origines même du Centre Pompidou. Et je note que ce même critique d'art vient de publier un entretien avec M. Seban dans sa revue... C'est du négoce aux frais de la culture. Le budget de cette exposition, correctement déployé, aurait fait une grosse différence dans la qualité de la programmation ».
A la question de Michel Guerrin  de savoir si un responsable de musée doit être un conservateur, Robert Rubin répond enfin : « oui. C'est le cas dans les musées américains. Le Musée d'art moderne de New York et le Metropolitan Museum me semblent exemplaires. Leurs directeurs, Glenn Lowry et Thomas Campbell, sont des historiens d'art qui ont autorité sur l'action et la programmation. C'est naturel que ce soit eux, les patrons, car c'est un musée ! Ils ont, sous leur autorité, un administrateur chargé de la gestion, qui accompagne les projets et a l'oeil sur les comptes. Mais c'est le conservateur qui est responsable devant le board, sorte de conseil d'administration, qui n'a pas peur de confier les clés à un homme de l'art. Car il sait qu'il est plus facile à un conservateur d'apprendre la gestion qu'à un gestionnaire d'apprendre l'art ». « Ce n'est pas le cas au Centre Pompidou, où Jacques Chirac a nommé son conseiller, Alain Seban, ni à Versailles, où Nicolas Sarkozy vient de nommer sa conseillère, Catherine Pégard », remarque alors Michel Guerrin. Et Robert Rubin de répondre : « c'est une curiosité française qui continue de m'étonner, liée au poids de l'Etat dans la culture et au fait que les présidents de la République placent des conseillers à des postes où ils sont peu légitimes. C'est d'autant plus grave quand les personnes parachutées ne se contentent pas de gérer mais interviennent sur les questions de fond : choisir les expositions, attribuer l'argent, commenter... Autant de responsabilités qui, j'insiste, devraient être assumées par un conservateur. Un décideur issu du sérail politique de l'Etat peut avoir des priorités et un plan de carrière qui ne coïncident pas avec les besoins scientifiques d'un musée, surtout en temps de crise ». Dont acte …

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